Nicolas Sarkozy : Narcisse et le peuple de France

Jeudi 1er mars, le chef de l’état s’est rendu à Bayonne où il s’est fait prendre à partie par des manifestants indépendantistes et des sympathisants de gauche. L’image de président du peuple qu’il veut donner s’est subitement brouillée pour laisser place à une réalité beaucoup moins idyllique et très éloignée de la scène du village Potemkine qu’il aurait souhaité [sur]jouer une fois encore.

Hué, conspué, retranché dans un bar, le président a dû attendre qu’un cordon de sécurité puisse l’en extraire. Les commentateurs ont beaucoup glosé sur cette manifestation certes houleuse et tendue mais maîtrisée par les forces de l’ordre. Et évidemment, la séquence a tourné en boucle toute cette fin de semaine : le président auto-proclamé du peuple pris à son propre piège, la tentation était belle.

Rien de bien grave à vrai dire, juste un président vexé et humilié qui ne trouva rien de mieux que d’accuser son concurrent socialiste François Hollande d’être à l’origine de ce « guet-apens » en déclarant à la presse « Hollande a annoncé l’épuration, forcément, ça échauffe les esprits des gens de la base », faisant allusion à la promesse de François Hollande de s’attaquer à l’état UMP (comprendre les hauts fonctionnaires un peu trop proches du chef de l’état et qui manqueraient à ce titre de loyauté ou d’impartialité dans une nouvelle mandature).

Au-delà de l’emploi indigne du terme « épuration » qui laisse à penser que l’histoire de France contemporaine est à Nicolas Sarkozy ce que la grammaire est à Nadine Morano, on se demande surtout en quoi François Hollande peut être impliqué dans des manifestations d’indépendantistes basques…

Mais ce n’était pas le plus intéressant lors de ce déplacement. Plus tôt dans la journée, Nicolas Sarkozy avait visité une ferme où un couple d’exploitants agricoles eut l’outrecuidance de lui parler de ses problèmes quotidiens. Erreur fatale de leur part…

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=GW0PlobevHw]

Et cette séquence de 30 secondes n’est, ni ne sera pas neutre dans le reste de la campagne. Elle qualifie exactement ce qu’est Nicolas Sarkozy : quelqu’un d’infiniment narcissique, incapable en réalité d’écouter les problèmes du peuple qu’il prétend pourtant représenter contre les élites politiques, économiques, administratives ou syndicales.

– A l’agricultrice qui lui fait remarquer que « Des heures il y en a, c’est sûr qu’on n’est pas aux 35 heures », notre président, dont on attendrait une réponse du type « Vous faites vraiment un métier où il faut du courage« , « Heureusement que vous êtes là pour nourrir les Français » ou « On fait vraiment tout ce qu’on peut pour vous aider car on a conscience de vos difficultés » répond simplement… « Moi aussi ».

– Et à l’agriculteur qui lui dit « Oui mais on n’a pas les mêmes salaires », il rétorque « Franchement, moi, je ne suis pas propriétaire de 40 hectares, ok ? (5 fois) ». Pour information, un hectare de terre agricole coûte aux alentours de 4000 € (en moyenne, c’est variable selon les départements). Lors de son élection en 2007, le chef de l’état a déclaré un patrimoine de 2 millions d’euros… de quoi donc s’acheter quelques centaines d’hectares.

Avec cette logique, à un soldat qui reviendrait amputé d’Afghanistan, il répondrait « Moi aussi un jour je me suis coupé le doigt avec mon taille-crayon ». Si une famille vivant sous le seuil de pauvreté lui expliquait que sans les restos du coeur, elle ne survivrait pas, il lui répondrait « Moi aussi en décembre 2011 je suis allé dans ce restaurant ». Et à un SDF, il expliquerait que lui aussi a déjà fait du camping et qu’il avait trouvé ça plutôt plaisant…

Le dialogue était purement lunaire !

Et il y a surtout cette façon de les éconduire, d’un geste de la main hallucinant (que probablement il fait inconsciemment) signifiant qu’il veut vraiment mettre à distance les importuns et couper à court à une conversation qui ne lui est pas favorable. Le peuple est défendable lorsqu’il lui est acquis. Dans le cas contraire, le peuple est ingrat et ne mérite que mépris et stigmatisation.

Depuis le début de la campagne, ses stratèges et communicants tentent de faire de Nicolas Sarkozy un hydre politique qui adapte sa rhétorique au support médiatique ou au public : vindicatif et agressif dans ses meetings car s’adressant à ses partisans, minaudier et tactile en déplacement (lorsque celui-ci est bien encadré), calme et repentant quand, à travers la télé, il s’adresse au plus grand nombre.

Mais il y a une chose que ces brillants cerveaux ne peuvent pas apprivoiser, c’est ce que Nicolas Sarkozy est au plus profond de lui. Ils peuvent agir sur ce qu’il FAIT, ainsi que comment, où et quand il le fait, mais ils ne peuvent rien sur ce qu’il EST. Et c’est encore plus vrai en période de tension quand rien ne fonctionne. A cet égard, la semaine passée a été épouvantable, avec un meeting raté mardi 28 février à Marseille, rendu inaudible par l’annonce de François Hollande relative à la taxation des hauts revenus à 75%, puis le camouflet de jeudi à Bayonne.

Nicolas Sarkozy est fébrile et ses attitudes ou déclarations le trahissent. Et il y a le feu à la maison UMP.

Ce président est totalement déconnecté des réalités. Il s’est mué en un Giscard pataud et agressif. Il ne perdra même pas l’élection sur son bilan calamiteux, son style à la fois vulgaire et bling-bling ou son mode de gouvernance très monarchique (et pourtant Dieu sait si sur ces 3 aspects il est hors-sujet). Pas besoin de creuser aussi loin : il la perdra sur son incapacité à avoir su adapter sa personnalité aux prérogatives de la fonction, fonction qu’il n’aura finalement jamais habitée.

C’est la définition même de l’erreur de casting, de l’imposture. Il a manqué de la première forme d’intelligence, la faculté d’adaptation.

De l’art de creuser sa propre tombe, simplement parce qu’on est trop fat pour se remettre en question.

Étonnamment, dans tous ses discours, Nicolas Sarkozy parle de la France (« Il faut aimer la France »). Tout faux. Il faut avant tout aimer les Français. Ce sont eux qui glissent un bulletin dans l’urne.

A lire aussi, "Sarkozy 2012 : le roi est mort, vive le roi..."
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7 commentaires sur “Nicolas Sarkozy : Narcisse et le peuple de France

  1. Bonjour Derdrie, cette posture de « président du peuple « contre les élites », qui peut y croire ? Les deux laius commis jeudi sont un démenti cinglant et la situation est assez grotesque… La stratégie est assez surréaliste, mais pourtant, il faut reconnaître à Sarkozy la « puissance » de ses discours, la qualité de ses meetings. Une bête de compétition, donc. Et je crois que pendant la semaine à venir, les choses peuvent basculer ; après, il ne pourra plus envisager de l’emporter, mais à ce moment précis, ça me paraît possible (une partie de l’électorat de Marine Le Pen est en voie de réassurance pour le second tour et les excès de Hollande, ou les suspicions vis-à-vis de sa stabilité et de sa crédibilité, peuvent permettre une réélection et même de relativiser l’animosité par rapport à Sarkozy, voir de la rationnaliser en en faisant une victime de quelque chose le dépassant).

    Au fait, avez-vous reçu mon commentaire d’hier sur l’article « Mélenchon2 » par rapport à JM Le Pen, je vois qu’il n’a pas été validé?

  2. Bonjour zogarok,

    Je ne crois pas une seconde à l’éventualité de sa réélection, je sens sincèrement qu’il y a le feu à l’UMP, que chacun essaie de sauver ce qui peut l’être pour le futur ou cherche à ne pas se griller. Je sens un président fébrile qui perd ses moyens et sa force de percussion.

    Le Sarkozy de 2012 n’est pas au niveau du Sarkozy de 2007, il n’y a plus de dynamique, le ressort est cassé.

    J’ai plutôt l’impression d’un long chemin de croix… 🙂

  3. J’ai un doute, que je n’avais pas il y a quelques mois. En fait, c’est assez particulier, parce que même si Sarkozy est réélu, la droite va exploser, les lieutenants de l’UMP vont partir en vrille, et « le feu » que vous évoquez va s’amplifier.
    Mais il y a une éventualité, une possibilité que Sarkozy s’en tire avec les honneurs. J’espère toujours qu’il n’atteindra pas le second tour, mais je crains qu’en faisant de la campagne un duel PS/UMP, il parvienne à montrer un surcroît de compétences, de crédibilité et de cohérence. Les casseroles de Hollande pourraient surgir dans les émissions politiques au lieu de se cantonner à Internet ou au fameux « nous la droite » vu sur Canal.
    Mais s’il s’égare dans ce genre de « dérives » odieuses, évidemment tous ses efforts ne serviront à rien.. Sauf qu’en temps de crise, le « courage » -ou son simulacre-, ça paiera.

  4. Pingback: Lettre ouverte au président du peuple des veaux | veni vidi blogui

  5. Bonsoir,

    J’ai pas pu quitter ce blog, et donc poursuivi ma lecture des posts et commentaires.

    J’aime bien cette discussion que vous avez tous les deux, car elle pourrait grosso modo parfaitement représenter (ou caricaturer, c’est selon) l’état de l’opinion tel qu’il pourrait évoluer en ces dernières semaines de campagne.

    En fait, comme déjà en 2007, mais sur un autre registre que celui d’une conquête annoncée, celle ci (malodorante à bien des égards) sera d’une extrême brutalité, et donnera certainement le tournis à l’opinion publique.

    Sarko est dans une configuration ou posture qui a toutes les chances d’évoluer dans un sens comme dans l’autre, et vous pouvez en être sûr, va réussir à exploser encore une fois ceux qu’il considère réellement comme ses vrais adversaires (Le Front National, et Mélenchon).

    Sa stratégie ne devrait pas à mon sens être perçue pour ce qu’elle semble devoir être à première vue. Elle est surtout oblique en réalité alors que tout laisse à croire qu’elle est frontale voire horizontale.

    Quand bien même beaucoup pensent que Sarko sera battu (faut dire que le sentiment de rejet a atteint un tel niveau), j’ai depuis quelques temps déjà (et autour de moi tout le monde a crié « au fou »), acquis l’intime conviction qu’il serait probablement réélu et paradoxalement dans l’incapacité d’avoir un quinquennat pépère puisque nous aurions à connaître à nouveau une période de cohabitation, et pas celle que beaucoup pourraient imaginer ou espérer.

    Le spectre des configurations me semble tellement vaste en ce moment que je ne serais pas surpris que nous finissions par avoir un quinquennat plus au service du pays, puisqu’un rééquilibrage des forces avec ceux des partis outsiders pourrait permettre que les vrais questions et problèmes de politique intérieure puissent enfin arriver sur la table.

    Imaginez un seul instant Sarko tel qu’on le connaît (avec ses monstrueux défauts comme tout bon égocentrique, et j’en suis un je crois aussi, mais avec des qualités quand même si l’on veut rester honnête) dans la posture d’avoir à présider avec un gouvernement adverse et composé de gens que secrètement (c’est un euphémisme) il méprise au mieux ou déteste en vérité.

    Peut-être pourrait-on espèrer de meilleures choses à venir, puisque cette fois, quasiment tout le monde aura été scruté sous tous les angles, et que les français seront dans l’ensemble plus exigeants et moins enclins à s’en laisser compter.

    De plus, et sous cette configuration pour le moins assez salace, pour Sarko le boulet serait passé tellement près et lui aurait donné de réelles frayeurs, que peut-être n’ayant plus rien à perdre (ou à prouver du reste), il devienne pour de vrai le Président qu’il aurait dû dejà devenir.

    Excusez moi pour cette indulgence que j’ai toujours eu pour le bonhomme (en marge de ses malheureux écarts et composants), mais j’ai de l’estime pour et respecte sa trajectoire, même si souvent elle me déconcerte plus qu’elle me surprend.
    Il n’a en fait rien à voir avec des guignols comme le Roquet (encore des royalties Derdrie :-)), qu’il n’a en vérité fait que neutraliser en lui donnant l’impression qu’il est promis à quelque destin, et qu’il méprise au fond plus que tout le monde.

    Nous verrons au soir du 6 Mai.

    Ensuite, nous pouvons espérer (ou à tout le moins attendre) que l’UMP et le PS explosent durant le cours de la prochaine législature, et que pour le bien de tous, le paysage politique en soit totalement reconfiguré.

    Pourrait-ce être in fine le Sarkozysme legacy? Qui vivra verra.

    Amitiés,

    Tookontan

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