Bernard Arnault, le caillou dans la chaussure de la Droite

La demande de naturalisation de Bernard Arnault, sollicitant la double nationalité franco-belge, divise la classe politique.

L’information, divulguée au cours du week-end, a bien évidemment été corrélée au projet de loi de François Hollande visant à créer une tranche d’imposition à 75% pour les revenus au-dessus d’un million d’euros. Fortement soupçonné d’exil fiscal même s’il a publié un démenti en ce sens, l’homme le plus riche de France est accusé de manquer de patriotisme. Le mot est à la mode : habituel marqueur de droite, François Hollande l’a habilement préempté lors de son intervention de dimanche sur TF1.

Le piège tendu par François Hollande

On aurait pu penser que les dirigeants de tous bords désavoueraient unanimement et avec véhémence cette décision de Bernard Arnault, a fortiori dans le contexte de crise actuel. Or, il n’en a rien été. Si la Gauche, l’extrême-droite, les syndicats, ainsi qu’une certaine presse (le quotidien Libération notamment), s’accordent sur la sentence et n’ont pas de mots assez durs à l’encontre du « traître », il n’en est pas de même à l’UMP où la condamnation se fait plus feutrée.

En l’occurrence, la Droite est prise au piège par l’intervention de François Hollande, à qui on peut probablement reprocher un certain nombre de choses, mais qui ne peut certainement pas être accusé de manquer de sens politique : en détournant le mot patriotisme de son sens martial originel et en le plaquant sur les ors de Bernard Arnault, il instille bien évidemment l’idée qu’un exilé fiscal devient apatride, donc indigne d’être respecté par la nation et le peuple de France (tiens tiens…). Mais il place surtout la Droite dans une position inconfortable et contre-nature.

Cette Droite, par dogme et parce qu’elle prône le plus souvent un libéralisme effréné, est dans l’incapacité idéologique de renier les choix personnels d’un chef d’entreprise, encore plus lorsqu’il s’agit d’un capitaine d’industrie reconnu ou d’un patron du CAC 40. Ce serait couper la main qui la nourrit et guide ses actions, qui finance ses campagnes et qui pourvoit aux reclassements de ses élites déchues quand survient une alternance politique (les passerelles entre monde politique et sphère privée ne se ferment jamais).

Pourtant, au vu de la conjoncture actuelle et la hausse continue du chômage, l’opposition est évidemment dans l’obligation absolue de tenir un discours à destination des salariés, sous peine de signer son arrêt de mort.

Par ailleurs, la tentation d’instrumentaliser l’évènement afin d’affaiblir le pouvoir en place et d’essayer de démontrer la dangerosité de sa gouvernance était trop belle.

Au final, l’opposition est restée au milieu du gué, d’une certaine façon prise en tenaille, condamnant parfois, mais du bout des lèvres, l’attitude d’Arnault, mais cherchant surtout à sortir de cette impasse en incriminant la nocivité supposée de cette mesure.

Un désaveu timide des ténors de la droite

Ainsi, François Fillon, fidèle à son côté bling-bling et à ses amitiés transalpines, a indiqué mollement (pléonasme) :

«Ca me choque profondément qu’un grand patron d’une grande entreprise française soit contraint à des attitudes comme celles-là. Mais ce qui me choque encore plus, c’est le déchaînement d’insultes et de violences. (…) Qui est le plus patriote dans ce pays ? Est-ce que c’est quelqu’un qui a créé des milliers d’emplois, qui paie et fait payer des milliards d’euros d’impôts, quelqu’un dont on admire le travail partout dans le monde ou ceux qui écrivent ces papiers ?»

Il ne condamne donc pas Bernard Arnault et n’est pas choqué par la décision personnelle de l’industriel mais simplement par le fait que celui-ci soit contraint (!!) de prendre ce genre de dispositions. La semaine dernière déjà, il avait évoqué les « décisions stupides » du gouvernement en la matière. Hier encore, il a affirmé sa volonté de voir les Français « travailler plus » afin de « sauver l’économie française », avec dans son viseur les 35 heures. L’art de détourner les balles et le sens de l’Histoire, du Fillon pur jus. A ce stade, on nage dans l’indécence la plus totale et le mépris de classe. Oui, Fillon fait partie de la droite dure, il n’est plus permis d’en douter.

Jean-François Copé, ce grand frère des riches, assène quant-à-lui que :

«Bernard Arnault a été le créateur du plus grand groupe industriel du monde dans le luxe. Le vrai sujet n’est pas telle ou telle personnalité mais la logique économique. Quand l’idéologie prend le pas sur l’intérêt supérieur de notre pays qui est de créer des emplois et avoir des recettes fiscales en France, on va dans le mauvais sens»

Et là encore, pas de surprises : absolument aucune condamnation de l’attitude de Bernard Arnault mais la proclamation que si problème il y a, il ne peut venir, par définition, que de la logique économique et de la doctrine socialiste. Et en tout état de cause, il ne tient aucun raisonnement, ce concept n’existant pas dans le monde de Jean-François Copé.

Comme souvent, mais on l’avait un peu oublié, la palme revient à Frédéric Lefebvre, lui-même revenu de l’au-delà politique (que faisait-il depuis 4 mois… ?)  :

«Il faut arrêter les procès d’intention à l’encontre de Bernard Arnault qui, dans une démocratie, reste libre de ses choix personnels. Le rôle des politiques est d’imaginer des réformes qui rendent attractif notre pays aux investisseurs plutôt que d’imaginer des solutions démagogiques et de pleurer ensuite sur leurs conséquences inéluctables».

Habitué des raccourcis improbables, Frédéric Lefebvre fait encore une fois dans le concours de gros sabots en sombrant dans l’amalgame le plus binaire, tentant de nous persuader que le fait d’acquitter ses impôts dans un autre pays est une menace directe pour la destruction d’emplois chez nous. Comme si Bernard Arnault, dans une économie mondialisée, allait soudainement décider de localiser toutes ses usines de production en Belgique. La vraie question demeure néanmoins : Frédéric Lefebvre en est-il persuadé lui-même… ?

En revanche, Henri Guaino et, dans une moindre mesure, Valérie Pécresse avaient quelque peu remisé la langue de bois. Le premier a indiqué que «s’il s’agissait d’une naturalisation fiscale (…), il trouverait le procédé assez peu digne, surtout lorsque l’on est un patron aussi emblématique». Quant-à la seconde, elle déclara que «Etre français, pour moi, c’est le bien le plus précieux et je n’y renoncerai pour rien au monde.», sans pouvoir s’empêcher toutefois d’y voir «un dégât collatéral des annonces de M. Hollande». Incontestablement, on n’apprendra pas à la Versaillaise à être opportuniste.

En définitive, chacun prend bien garde de ne porter aucune condamnation franche à l’encontre de l’industriel et rejette la faute sur le gouvernement de François Hollande. Le logiciel de l’UMP n’est pas paramétré pour fonctionner différemment. Et c’est encore plus vrai en cette période de campagne interne, où le parti doit veiller à ne pas fâcher sa base électorale.

Mais ce faisant, les membres de l’opposition s’enferment dans une doctrine de défense aveugle du patronat alors même que les plans sociaux se multiplient (PSA, Doux, Carrefour etc). Et dans le contexte très tendu actuel, ils prennent le risque d’être perçus encore plus comme un parti favorisant les nantis et les riches.

Un évènement important en termes d’image

C’est une bataille d’image qui se joue. C’est en cela que le piège de François Hollande est redoutable. Nicolas Sarkozy s’y était d’ailleurs empêtré pendant la campagne, écartelé entre sa posture de candidat du peuple et la nécessité de contrer cette promesse électorale du candidat Hollande. Par pur calcul politique, il avait alors proposé un impôt lié à la nationalité, mesure inapplicable car incompatible avec les règles actuelles de l’Union Européenne. Mais à l’époque, on n’en était plus à un effet d’annonce près de la part du président sorti.

En définitive, même si l’UMP tente désespérément d’allumer ce contre-feu, l’opinion, peu encline aux conjectures politiciennes, va comprendre et imprimer que ce parti est décidément et définitivement celui qui protège le patronat. Le clivage s’opérera de lui-même.

Et aujourd’hui, un procès en anti-patriotisme est d’autant plus dangereux pour la Droite républicaine que le spectre de Marine Le Pen plane. La présidente du Front National l’a bien compris, y voyant l’opportunité de poursuivre son OPA sur l’UMP . Elle a déclaré sans ambages être  « très choquée que l’on puisse tenter d’obtenir une nationalité uniquement pour défendre des intérêts financiers« .

Condamnation vraisemblablement démagogique mais qui a le mérite d’être sans ambiguïté. Et qui portera. La seconde grande bénéficiaire de l’annonce de Bernard Arnault sera clairement la locataire de Montretout.

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