Comment la Droite forte prépare le retour de Nicolas Sarkozy en tentant de contrôler la presse

L’initiative a été assez peu relayée dans la presse et pourtant, elle mérite qu’on s’y attarde : la Droite forte, cheval de Troie de Nicolas Sarkozy dans la place UMP et soutien affiché de Jean-François Copé pour la présidence du parti, a proposé mardi 02 octobre, par la voix de Guillaume Peltier, de « démocratiser les chaînes du service public [NDLA Radio France et France Télévisions] » et de « libérer l’information en garantissant l’embauche de journalistes de droite ».

A l’entendre, ceux-ci seraient en effet « très peu représentés dans l’audiovisuel public », introduisant de fait une iniquité de traitement de l’information au profit du pouvoir en place.

Une exigence de neutralité n’est pas illégitime. Le problème est que le simple fait de la formuler, qui plus est quand on est un responsable politique, est une façon de mettre en doute la déontologie et le professionnalisme des journalistes. Il n’est plus question de savoir de quoi on parle mais plutôt qui parle et dans quel but.

A cet égard, évacuons d’emblée le cas épineux du moment : Audrey Pulvar, compagne du ministre Arnaud Montebourg et personnalité assumée de gauche, est, contrairement à ce qu’on nous martèle depuis des mois, la moins attaquable de tous. Parce que c’est une journaliste, certes engagée et incisive, mais à qui on ne peut pas intenter de procès en clandestinité : dans ce cas précis, on sait exactement qui nous parle, ce qui fait toute la différence. Le ver est dans le fruit mais il ne porte pas de masque. En conséquence, chacun est libre d’en retirer ce qu’il veut, en toute connaissance de cause. Et ceux qui veulent nous faire croire le contraire sont des sophistes.

La demande de la Droite forte ne repose sur rien

La démonstration de Guillaume Peltier sur l’impérieuse nécessité de restaurer cette neutralité médiatique supposée déficiente ne tient pas une seconde. On ne s’en étonnera guère. Guillaume Peltier est un communicant et comme tout communicant, il s’attache à présenter son produit sous un angle biaisé, usant d’une rhétorique orientée et l’adossant à une dialectique ô combien souffreteuse.

Ainsi, il s’appuie sur un sondage Sofres publié le 17 mai (« L’attitude des médias à l’égard de N. Sarkozy et F. Hollande pendant la campagne »), pour asséner que ce sont les Français qui exigent cette parité, cette discrimination positive des journalistes de droite : « 40% des sondés estimaient que le traitement médiatique avait profité à François Hollande, contre 10% à Nicolas Sarkozy ». Diantre, présenté de cette façon, on se dit donc que 4 Français sur 5 pensent que la presse a roulé pour Hollande pendant qu’ils roulaient l’animal Sarkozy dans la farine.

Mais si l’étude attentive de ce sondage indique bien qu’ils sont 40% à penser que les médias ont plutôt favorisé François Hollande au détriment de Nicolas Sarkozy et 10% à penser qu’ils ont plutôt favorisé Nicolas Sarkozy au détriment de François Hollande, elle montre aussi et surtout que 38% d’entre eux pensent qu’ils n’ont favorisé ni l’un ni l’autre, tandis que 12% restent sans opinion.

Au final, on peut reformuler la proposition de Guillaume Peltier en disant que 60% des Français, soit une forte majorité, ne pensent pas que la presse ait davantage favorisé François Hollande que Nicolas Sarkozy. Guillaume Peltier aime donc jouer avec les statistiques comme un chat joue avec un bouchon de liège.

Ensuite, Guillaume Peltier nous explique que « Dans l’histoire, il y a un précédent : la réintégration d’une cinquantaine de journalistes de gauche dans les médias du service public par François Mitterrand, à son arrivée au pouvoir en 1981 ». Donc, œil pour œil, dent pour dent et plume de droite pour plume de gauche.

On se pince pour savoir si on ne rêve pas : cette vérité révélée est vraisemblablement infondée ou tronquée (mais si on me prouve le contraire, je ferai amende honorable) et en tout état de cause totalement invérifiable par les journalistes au moment où l’annonce en est faite. Mais n’étant pas contredite, elle sera réputée exacte.

Néanmoins, on apprend donc que la Droite forte est tellement décomplexée qu’elle prend ses références chez François Mitterrand et le Parti Socialiste des années 80. L’ouverture prônée par Nicolas Sarkozy va quand même très loin puisqu’elle n’hésite pas à convoquer les morts.

Et c’est également d’une certaine façon le retour du ministère de l’information. Mais un ministère de l’information décomplexé lui aussi, scindé en deux, une partie pour le pouvoir, une partie pour l’opposition. Un journalisme d’appareil qui serait le relais servile des services communication de chaque parti. Dans le qualificatif « forte » de la Droite forte, il y a les lettres O.R.T.F. Maintenant, on comprend pourquoi.

Enfin, s’agissant de savoir comment on règle le problème des partis minoritaires (extrême gauche, extrême droite, centre, écologie… ) qui n’ont pas de raison de ne pas apparaître dans le dispositif, Guillaume Peltier indique que « la priorité est déjà que les deux opinions majoritaires soient équitablement représentées dans les médias du service public ». La représentation proportionnelle n’est donc pas compatible avec les besoins de ce rééquilibrage. Les Français doivent parler aux Français, alors, pas de menue friture sur la ligne.

Mais qu’est-ce qu’une opinion majoritaire pour la Droite forte finalement ? C’est très simple. Elle est incarnée par des « penseurs et journalistes de droite comme Eric Brunet, Eric Zemmour et Elisabeth Lévy« , sortes de références morales dépositaires de la doxa officielle, et plébiscités à ce titre pour exprimer doctement leurs points de vue, ubi, orbi et tutti quanti.

Ce même Eric Zemmour qui a été condamné pour provocation à la haine raciale en 2011 et qui, pour l’ensemble de son œuvre, est maintenant récompensé d’un label AOC Droite forte. Le couronnement, enfin.

Bref, la Droite forte estime qu’il faut nettoyer les écuries d’Augias dans laquelle les journalistes du service public ont élu domicile. Le journalisme d’information ou d’investigation n’est qu’un mythe, la neutralité une chimère, et le service public un repère de dangereux bolcheviques. Comme par exemple David Pujadas, Franz-Olivier Giesbert ou Hervé Gattegno, animateurs de l’émission Des Paroles et Des Actes sur France 2.

L’objectif est de permettre la réhabilitation de Nicolas Sarkozy

Cette offensive est tout sauf anodine. Elle est même très porteuse de sens puisqu’elle vise à contrôler ou à rééquilibrer ce pouvoir médiatique que l’opposition estime ne pas être suffisamment docile avec elle. De nouveau, la droite se place sur le terrain des valeurs, soulignant en creux le manque d’objectivité des journalistes et leur bienveillance à l’égard de François Hollande. Une bienveillance qui n’existe que dans leurs têtes, tant on peut voir à quel point le Hollande-bashing est devenu la norme aujourd’hui.

Mais qu’importe, le mal est plus profond, il vient de loin et n’est pas prêt de s’éteindre : partant du sentiment (je parle bien de sentiment, pas de constat) que Nicolas Sarkozy a perdu l’élection présidentielle en partie à cause de l’acharnement de la presse à son égard, ses proches estiment que la reconquête passe en premier lieu par une remise en coupe réglée du vecteur médiatique, notamment l’audiovisuel qui a la faculté de toucher très facilement une large cible.

Souvenons-nous que, durant la campagne, le candidat Sarkozy avait remis en cause les règles du CSA concernant l’égalité du temps de parole, s’insurgeant contre le fait que les 9 autres candidats, même parmi les plus modestes, pouvaient parler autant que lui ! Il contesta ainsi le principe même de démocratie puisque ces candidats avaient tous obtenu leurs 500 parrainages. « La conception de l’égalité à la française, c’est neuf contre un ! » avait-il tonné, s’enfermant alors, par conviction ou calcul, dans une paranoïa à l’égard de l’élite médiatique.

Il n’est donc plus question que la presse, notamment celle du service public financée par les contribuables, déroge à son devoir de neutralité. Pire, elle doit reconnaître qu’elle s’est trompée en ne protégeant pas suffisamment le roi sortant lors de la campagne et pour cela, rien de tel que des évangélistes zélés capables de prêcher la bonne parole médiatique.

Il s’agit de poser les bases d’une résurrection de Sarkozy, de réhabiliter son action et son bilan. Lui ne peut pas le faire directement car il doit se faire oublier et faire oublier pourquoi il a été répudié, son style notamment. Disparaître et entretenir le mystère pour se faire désirer, tel est le plan concocté par ses spin doctors. Car on est toujours plus populaire quand on est mort.

Si ce sont ses proches qui s’attellent à la tâche, ils seront suspectés d’adoration béate : l’association Les Amis de Nicolas Sarkozy, ça fait quand même doucement amateur… Seule exception à cette règle, Nadine Morano. Parce que quoi qu’elle dise, elle n’est pas prise au sérieux. Alors, pour elle, c’est open bar.

Mais si ce sont des journalistes, dont on a grand peine la plupart du temps à savoir s’ils sont de droite ou de gauche (et tant mieux), alors le refrain de son retour en grâce se fera entendre. Doucement, langoureusement, irrémédiablement. Comme un venin qui met longtemps à faire son effet.

Le plan des Sarkozystes est donc de sous-traiter aux journalistes alliés l’écriture du nouveau story-telling de leur champion.

Une ingérence dangereuse

Cette ingérence qui se pare des habits du justicier est inquiétante : au prétexte de corriger une situation qu’elle décrit comme inique, la Droite forte instille un dangereux poison dans les esprits. Celui qui consiste à faire croire que la presse, mais aussi, par prolongement, tous les corps intermédiaires tellement attaqués par Sarkozy durant sa campagne, sont vérolés et indignes de confiance.

Dans cette logique, pourquoi ne pas exiger un quota de juges d’instruction de droite pour instruire les affaires concernant les membres du parti ?

Je me souviens qu’il y a quelques mois, Geoffroy Didier, colistier de Guillaume Peltier, avait sommé Audrey Pulvar d’arrêter les interviews politiques dans l’émission On n’est pas Couché sur France 2, arguant que celle-ci se retrouvait en conflit d’intérêt et ne pouvait pas exercer son métier en toute décence. Le travail de sape des fantassins sarkozystes avait déjà commencé, mais en dehors du mouvement de la Droite forte qui n’existait pas encore.

Geoffroy Didier, qui à l’époque n’était rien, et qui n’est guère plus aujourd’hui, prenait déjà la mauvaise habitude de sommer pour exister, habitude qu’il a conservée depuis. Des manières de voyou impatient à qui ses tuteurs politiques ont appris que les dents, passée une certaine taille, ne servent pas qu’à manger : elles servent aussi de signe de ralliement. Et sur ce point, le dentiste de l’équipe Copé a d’ailleurs fait un prix de groupe.

Avec ce nouveau coup de boutoir, on entre de plain-pied dans une autre dimension : celle qui consiste remettre en cause l’indépendance de la presse et à encourager la propagande. Étonnante perspective totalitaire pour un parti qui se réclame républicain.

Mais si la Droite forte se languit des journalistes inféodés à la droite, pourquoi ne rachète-t-elle pas tout simplement le Figaro ?

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